(Suite du mercredi 9 décembre, Harlequin II: Temps suspendu.)
Plusieurs jours s’écoulèrent et Kay, anxieuse à l’idée de croiser le ténébreux David en allant à son cabinet d’avocat (il venait de s’établir dans sa rue en tant que vétérinaire), ne cessait de prendre des chemins détournés pour l’éviter au maximum. Dans l’ensemble, sa petite combine marchait, une fois seulement elle l’avait aperçu, sortant de la pharmacie, dans une avenue voisine. Elle s’était alors empressée de se cacher dans une encoignure de porte. Elle avait bien conscience que son manège était ridicule, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher, tant la crainte de le revoir la tenaillait. Elle sentait encore les mots durs qu’il avait eus lors de cette fameuse soirée, son ton arrogant et blessant avait été comme un soufflet sur son âme fragile et délicate de jeune femme récemment divorcée. Mais un regard avait suffit pour qu’il la possède tout entière, et bien qu’elle susse que penser à lui ne faisait qu’attiser la douleur, son visage, ses yeux et la brève étreinte qu’ils avaient eu revenaient sans cesse dans son esprit ; sans fin et sans se lasser elle se repassait le film de ces quelques secondes qui l’avaient changée à jamais.
C’est ainsi qu’elle s’efforçait de vivre sa vie comme elle l’avait toujours fait, calmement mais avec dans le cœur, un trou creusé par la conscience aigue d’une profonde solitude. Elle allait au bureau tous les jours, se penchait sur les cas les plus difficiles, plaidait et constituait des dossiers à l’infini, recevait des clients, bref s’investissait autant qu’elle l’avait toujours fait dans son travail d’avocate, en dissimulant sa tristesse sous un masque de professionnalisme.
Marc, son associé et meilleur ami, magnifique homme blond aux yeux verts émeraude, sans cesse poursuivi par un bataillon de créatures sublimes rêvant de se pendre à son cou, mais irrémédiablement fou amoureux d’un bassiste avec qui il vivait depuis une dizaine d’années, avait bien remarqué sa mélancolie. Jusque là elle avait toujours réussi à esquiver ses questions, mais ce jour là, elle sentit qu’elle ne pourrait plus lui échapper.
Il lui demanda d’un ton péremptoire de venir le voir dans son bureau, et refermant la porte derrière elle, lui proposa un café, qu’elle refusa. Après quoi, il s’assit en face d’elle dans un des confortables fauteuils qui meublaient la pièce.
« - Ma chérie, vas-tu te décider à me dire ce qui ne va pas ? Depuis ta fameuse soirée chez Clara, je te sens préoccupée, tu as confondu les dossiers de Mr Danton et Mr Keller tout à l’heure, ça ne t’était jamais arrivé auparavant… .
- Mais tout va bien Marc, je t’assure, je suis très heureuse… .» Sa voix se brisa sur les derniers mots, et à sa grande honte, elle fondit en larmes.
« -Qu’est ce qui se passe enfin mon petit chou ? Oh… Tu as rencontré quelqu’un, n’est ce pas? »
Un sanglot lui répondit, au milieu duquel il parvint à saisir un oui étouffé par les larmes.
-« Eh bien, mais c’est merveilleux, ça ? Je me demandais quand tu allais enfin… Mais pourquoi pleures-tu ?
- Je… Oh Marc, il… est… Je ne le connais pas, lui non plus, nous nous sommes regardés, je suis tombée sur son champagne, il m’a rattrapé et ses mains étaient d’une douceur incroyable lorsqu’il m’a touché, il paraissait si dur, si viril et pourtant si vulnérable avec sa mèche et son regard d’enfant blessé… . Mais à ses mots, j’ai bien vu que je ne l’intéressais pas, je suis trop insignifiante, il fut si blessant… . Je sais que c’est une erreur de penser à lui comme ça, je suis stupide de rêver sur un parfait inconnu, mais il s’est installé dans notre rue, en face, il a ouvert un cabinet de vétérinaire, depuis, chaque jour est une épreuve pour ne pas le croiser, et chaque nuit une torture, son visage flotte devant mes yeux, et je m’endors avec son image sur la rétine. »
Il y eut un silence, durant lequel le jeune homme la considéra d’un œil bienveillant, avec un léger sourire au coin des lèvres. « S’il est dans le coin, rien n’est encore perdu, » pensa t-il. Car il rêvait de voir son associée enfin heureuse avec un homme. Celui là, il le sentait, avait laissé son empreinte chez elle, et elle ne pourrait jamais s’en débarrasser. Déjà il la trouvait changée, sous sa tristesse et son professionnalisme un parfum envoûtant de femme modelée par les affres de la passion se dégageait : sorte de Galatée moderne, elle prenait vie sous les douloureuses ciselures de l’Amour, son Pygmalion. Oui, quoi qu’il se puisse se passer avec cet homme, elle en sortirait différente.
Mais parce qu’il n’était pas seulement observateur, mais aussi ami, Marc se fit le serment d’aider Kay à trouver cette paix intérieure, à atteindre une plénitude que seul un homme comme ce David pourrait lui apporter. Car il était certain que le coup de foudre avait été réciproque. Malgré sa jeunesse, il possédait une certaine intuition de ce genre de chose, et il doutait fortement que la réaction violente de David ait été mue par le dégoût plutôt que par un amour non assumé. Aucun homme ne prend la peine de serrer une femme contre lui pour la repousser brutalement ensuite. Non ces deux là s’étaient plus, aimés même, et désirés au premier regard, il le savait. Restait maintenant à faire en sorte qu’ils s’aiment pour le reste de leurs vies… .
Armé de cette certitude, il consola la jeune femme à grand renfort de silences compréhensifs entrecoupés de paroles rassurantes et d’étreintes fraternelles. Les yeux rouges, elle le quitta au bout d’une heure et en sortant, il lui sembla que le trou dans son cœur avait commencé à se remplir un peu.