N’est ce pas merveilleux de travailler ? Gagner de l’argent, faire quelque chose de sa vie, avoir un but (au moins dans la journée), montrer son indépendance et j’en passe et des meilleures. Oui travailler est gratifiant et agréable. Et cela l’est d’autant plus quand on fait un travail qui nous plait, suprême récompense d’heures et de jours passés à suer jusqu’à la dernière goutte d’eau et de matière blanche de notre cerveau sur des sujets totalement abscons, à pondre des dissertations incroyablement verbeuses sur des sujets tous plus passionnants et primordiaux les uns que les autres.

J’ai la chance incroyable de ne pas avoir fini mes études et de quand même pouvoir exercer mon futur métier (que techniquement je n’ai pas encore appris à faire mais passons.). Mais parfois je me demande vraiment ce que je fais là, à trimer comme un folle sur un projet irréalisable dans le laps de temps que je me suis royalement octroyé (tiens le mois de juillet n’est pas à rallonge ?), à suer toute l’eau de mon corps que je renouvelle quand j’y pense (Evian sort de ce corps ramolli). Parce que oui, il fait 30° dehors, autant dans ma chambre et je dois néanmoins passer mon temps sur mon PC, ce qui a pour conséquence de me faire transpirer des poignets. Je ne m’en plains pas, après tout, c’est pour mon futur et j’aime ce que je fais.

Vous savez, ça peut même être drôle : hier j’ai traduit la biographie d’un percussionniste qui a fondé un groupe, ils reprennent des airs traditionnels bretons en les adaptant « dans une esthétique moderne » et les jouent ensuite sur des pistes de ski. Funky non ? Seule ombre au tableau, ces artistes metteurs en scène, comédiens, musiciens, un peu tout cela à la fois qui rédigent ces fameux dossiers artistiques que je suis sensée traduire, peuvent danser, chanter, jouer des percussions, tout cela en même temps pour certains, mais ils sont totalement complètement irrévocablement (et j’en aurais d’autres à mettre mais ça fait trop long) incapables d’écrire dans un français cohérent, clair mais surtout correct. Est-ce donc si compliqué de ne mettre que deux adjectifs au lieu de six ? Est-ce donc si compliqué de conjuguer un verbe ? Ou même de mettre un verbe ? De respecter les règles basiques de la ponctuation ? Ces œuvres d’art humaines créent un monde onirique avec leur corps ou leur voix, ils distordent la réalité physique, en font ce qu’ils veulent et ça marche. Visuellement, c’est splendide, c’est à vous couper le souffle parfois. Mais Mesdames et Messieurs les artistes non non et non, ça ne marche pas avec les mots. Il y a en ce bas monde des règles auxquelles on ne peut pas déroger. Désolée.

Ce qui peut sembler le comble de l’originalité, envoyer balader la syntaxe, le sens lexical ou grammatical, ne ressemble bien souvent qu’à un immense fouillis de mots, imperméable et fatiguant à lire et à comprendre. Alors quoi ? Pour des gens qui clament être des porte-paroles d’une nouvelle relation entre la langue du danseur et celle du musicien, vous vous exprimez bien mal pour l’expliquer. Je ne pense pas être la fille la plus-psychorigide que l’on puisse trouver. J’aime le bordel, je vis dans le bordel, ma vie est un bordel (enfin pas un vrai. Mais ce n’est pas le propos.) Mais trop de bordel tue le bordel. Quand en plus il est écrit sous la forme la plus pédante et alambiquée qui soit, ça confine à la masturbation intellectuelle. J’ai des preuves de ce que j’avance, mais je ne citerai pas ce sur quoi je travaille car on peut très facilement tomber dessus en tapant les premiers mots sur internet, et je ne voudrais pas que les rédacteurs tombent ici s’il leur prenait l’envie de rechercher dans Google leurs propres écrits. (Parano ?)

Je sais que ça ne parait pas aussi pénible que je le dis. Mais quand vous avez passé une partie de l’après midi à faire des recherches pour essayer de comprendre la différence entre une claquette, une castagnette et une crécelle, et l’autre moitié de l’après midi à lire la thèse d’un obscur étudiant en musicologie (je crois) de je ne sais plus quelle université américaine parce vous cherchez un renseignement bien précis sur la voix chantée… Ben lire les élucubrations d’un metteur en scène perché et légèrement égocentrique peut vous amener à rire nerveusement. Très nerveusement. D’aucuns diraient même hystériquement. Je vous jure que j’ai mes raisons.

 

Bref, voilà à quoi m’a mené de traduire Michel Tournier « Vendredi ou la vie sauvage » et sa fameuse description d’un bébé vautour « aux paupières arrondies qui formaient comme deux tumeurs violacées pleines de pus » (la citation est approximative) , des résumés de thèse sur les courbes démographiques de la population de la Ligurie au 15ème siècle, comment la vie sexuelle de l’époque peut être analysée grâce à l’études de ces magnifiques courbes, des livrets d’opérettes niaiseuses à souhait(« Ô mon aimée, Ô mon étoile ! Ma Lune ! Soleil de ma vie, Lumière de mon existence, sans toi je ne puis être, sans toi je meurs, ma flamme s’éteint »), des extraits de romans, du Françoise Sagan, du Michel Tournier donc et d’autres dont je ne me souviens plus du nom et dont je ne veux pas me souvenir de toute façon. Six pages de Françoise Sagan ont réussi à me dégoûter à vie et pourtant je ne connaissais pas. Je suis donc officiellement en couple : mon travail est mon nouvel amant. Comme avec eux, je passe de très bons moments, extatiques même (ce matin fut… intense. Ahem.), je m’engueule avec lui, je pleure et je ris. Je me demande si je serai à la hauteur, si je tiendrai plus de deux mois, si je vais y arriver… . Mes journées y passent, mes nuits aussi (j’en rêve la nuit !), je m’investis à fond, j’en viens à ne presque plus manger et je délaisse toute vie sociale, familiale et sportive pour lui. Good Gracious, je deviens une vraie femme au foyer ! Mais heureusement, la vie est un cookie : très bon au début, écœurant à la fin, on fait une indigestion mais on en reprend quand même après une pause. Ouais, c’est comme ça. Sur ce bonne nuit. Mes neurones font des arabesques et je dois encore faire la chasse au(x ?) moustique(s faites qu’il n’y en ait qu’un, pitié….)

 

-Dis mon p'tit chou mais, tes dernières lignes ne veulent rien dire....Et qui parlait de prose verbeuse et sans beaucoup de sens au-dessus?
-M'en carre! Personne va me traduire moi. Et toc.

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